Je viens de terminer le dernier livre de Florence Aubenas intitulé « Quai de Ouistreham ».
Florence Aubenas c’est bien sur cette journaliste devenue célèbre parce qu’en 2005 elle a été otage en Irak pendant 5 mois. Tout le monde la connaît ! Eh bien non car en colorant simplement ses cheveux et en gardant ses lunettes, mais en conservant son nom personne ne l’a reconnue car elle est devenue « une femme invisible ».
De février à juillet 2009, Florence Aubenas a pris un congé sabbatique pour s’immerger en secret dans le monde des travailleurs précaires. Elle s’est installée à Caen, s’est inscrite au chômage et à chercher du travail. Son livre est un long reportage journalistique qui raconte de façon saisissante ce qu’elle a vécu et par là même la vie quotidienne et ordinaire de tant d’hommes et de femmes (surtout des femmes) en temps de crise de notre pays.
Mais peut-on parler de crise pour ces gens car pour eux la crise dure depuis plus de 30ans, c’est donc devenu une situation banale, normale. Comme le dit à un moment un chômeur à Pôle Emploi : « La crise, la crise, on entend répéter ça depuis tellement longtemps. Les usines ont déjà fermé. Ils pourraient au moins faire l’effort d’inventer un nouveau mot.»
Elle explique son parcours dans cette armée de CDD qui constitue aujourd’hui une nouvelle classe ouvrière et plus particulièrement la dure vie de femme de ménage. Elle décrit aussi comment aujourd’hui les salariés ne recherchent plus un travail mais simplement des « heures » pour pouvoir survivre. Certains vont jusqu’à cumuler 5 employeurs par jour sans pour autant arriver à travailler
Ce livre balaie aussi un bon nombre d’idées reçues et de mensonges propagées sur le travail, le chômage et les chômeurs.
Car la crise n’est pas seule responsable de cette situation. Aujourd’hui le nouveau système de recherche d’emploi, mis en place par le gouvernement ne fonctionne plus. On est passé d’une mission sociale, à un système de contrôle où tout demandeur d’emploi est considéré comme un resquilleur. Les salariés de Pôle Emploi sont les premiers à souffrir et à payer les pots cassés de cette situation. De ce fait on assiste actuellement en France à plus de 500 000 radiations de chômeurs par an.
Ce récit décrit de l’intérieur, ce que le mot «crise» signifie. Pour ceux qui en paient le prix le plus lourd : les travailleurs précaires.
Comme le lui avait dit une femme qu’elle avait croisé, «tu verras, quand tu seras femme de ménage tu seras invisible».Et c’est bien ainsi que les choses se passent quand Florence Aubenas raconte cette scène : « Il ne restait plus qu’une femme sur le plateau collectif […] quand un homme a surgi d’une pièce voisine pour se précipiter sur elle. Il a soufflé : "Enfin, nous sommes seuls." […] Je n’étais pas cachée, au contraire, je me trouvais à quelques mètres d’eux, en train de passer l’aspirateur avec fracas […]. Ils ne m’entendaient pas, ne me voyaient pas. Je n’étais plus pour eux qu’un simple prolongement de l’aspirateur.» Cela fait écho à ce que l’on entend parfois dans le monde du travail : « elle est formidable, on ne la voit pas ! ».
Mais l’univers de la précarité c’est aussi celui de la solidarité entre les personnes et surtout celui de la dignité car tout ces gens, toutes ces femmes notamment qui constituent 80% des travailleurs précaires, se battent en silence et sans se plaindre. Nous venons de célébrer la journée de la femme et ce livre est une nouvelle occasion de dire ce que nombre de femmes vivent, dans la sphère professionnelle. Ce livre m’a touchée, car à Roanne je rencontre et reçois de nombreuses femmes qui se trouvent dans des situations de précarité.
Je vous recommande tout particulièrement ce livre.
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